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Ecole : repenser la russite
mercredi 23 janvier 2008

Texte initial, dont La Croix a publié une version écourtée dans son édition du 21 janvier 2008.

Quel sens l’école donne-t-elle  « la réussite  » ? Les valeurs et les comportements qu’elle induit ne vont-ils pas  contresens de ses aspirations démocratiques ? L’égalité des chances ne masque-t-elle pas l’essentiel : l’obligation d’assurer la réussite de tous ?

Se recentrer sur cette triple question conduirait l’école  repenser sa tâche d’humanisation qui implique des pratiques d’éducation psychosociale, largement expérimentées, mais gravement négligées(1). Le terme humanisation désigne ici le processus éducatif qui peut nous conduire, individuellement et collectivement,  travers des apprentissages et non des exhortations, au déploiement de ce qui fait la réussite humaine. A savoir, la qualité du lien, allant de la cordialité et la tolérance  l’amitié et l’amour ; et la lucidité de l’esprit qui est connaissance de soi et force du jugement dégagé des préjugés. Or, en France, malgré des instructions officielles et l’implication humaniste des enseignants, la représentation dominante est que l’école est un lieu de transmission de connaissances intellectuelles et, secondairement, un lieu d’apprentissage de la vie. Il en résulte que les apprentissages de connaissance de soi et de relation  autrui ne sont pas traités.

L’éducation psychosociale a pour but de donner corps  l’éthique de la responsabilité et du dialogue : apprendre  s’affirmer sans opprimer ni se soumettre ;  cultiver l’empathie ;  mettre des mots sur ses émotions et prévenir ainsi les montées de violence ;  ne pas s’enfermer dans les ressentiments et  tirer un parti positif des conflits. La capacité d’écoute, l’esprit critique et autocritique, le savoir-vivre ensemble, le sentiment de co-responsabilité, constitutifs de l’esprit démocratique ne se décrètent pas : ils s’apprennent.* L’intégration de l’éducation psychosociale dans les « heures de vie de classe  » susciterait les meilleures conditions pour l’appropriation des savoirs. Sa négligence co »te cher.

C’est, en réalité, la contradiction entre le système de valeurs invoquées par l’institution et les valeurs réellement transmises qui est  repenser. Car  l’école, comme dans la société, la réussite se juge sur la capacité de surpasser les autres bien plus que celle de coopérer. Visant l’égalité le système scolaire suscite la rivalité. La réussite y fonctionne comme une idéologie, inconsciente de ses effets négatifs sur le désir d’apprendre. Mais comment, demandera-t-on, le système scolaire peut-il éduquer  la coopération,  une émulation saine, dans une société de compétition effrénée dont il est partie prenante ? Cela renvoie  la question anthropologique : comment devenir soi-même et faire société ? Car personnes, école et société fonctionnent en interactions complexes dont le sens imprègne les esprits et la vie collective. Transformation personnelle et transformation sociale s’appellent l’une l’autre. Toute réforme perd de son impact sans cette articulation essentielle. Repenser la réussite sous ce jour nous aide  mieux saisir les causes profondes des échecs scolaires, avec leurs souffrances spectaculaires et celles, muettes, qui perturbent toute une vie. L’exaltation de la réussite telle qu’elle est vécue dans notre culture est au cœur des souffrances sociales et scolaires. Les émeutes dans certaines banlieues ne sont-elles pas marquées par ce point aveugle ? L’école, lieu de réussite et d’exclusion, s’y trouve rageusement visée. Mais les souffrances scolaires ne se limitent pas aux lieux socialement défavorisés. Les « cancres  » sont de partout…( La psychologie de l’élève n’a pratiquement pas de place dans la formation des maîtres.) En réalité, l’école doit changer de cap, (« changer de « voie  », dirait Edgar Morin). Sortir d’une culture infantilisante, de gagnants-perdants , pour s’orienter résolument vers une culture de coopération, une éducation humanisante où savoirs, savoir-faire, savoir-être, savoir vivre ensemble s’apprennent conjointement.

Des mesures pour donner du sens.

Dans une dynamique recentrée sur la réussite humaine, on peut  minima, insister sur quelques orientations qualitatives, de nécessité évidente et d’un faible co »t :

  • Faire toute sa place  la psychologie de l’enfant et de l’adolescent dans la formation des maîtres.
  • Généraliser :
    • a) les modes d’apprentissage coopératif des élèves, dont les recherches scien­tifiques ont démontré l’impact positif sur les résultats et l’ambiance scolaires ;
    • b) le travail en équipe des adultes ;
    • c) leur formation  la gestion des groupes et principalement du groupe-classe.
  • Substituer progressivement des modes d’évaluation novateurs et auto-formateurs aux modes d’évaluation qui fragilisent la confiance de l’enfant dans ses capacités et blessent son besoin vital d’estime de soi, ce qui peut le conduire  compenser par des conduites anti-sociales.
  • Redonner un statut positif  l’erreur dans les processus d’apprentissage et de formation. Dissocier l’erreur de l’idée de « faute  » dont elle reste contaminée. Cette revalorisation induirait une véritable révolution mentale et culturelle.
  • Assurer les apprentissages de base en cycles de maturation, et non par année de naissance où sont réunis des enfants nés en début et fin d’année. C’est un élément déterminant des échecs scolaires. (le Haut conseil de l’Education le souligne dans son Rapport sur l’Ecole Primaire, 2007).
  • Assurer la formation  la médiation et  la résolution des conflits. Les programmes existent (2).
  • Favoriser l’approche transdisciplinaire qui donne saveur profondeur et unité aux savoirs (3).

Sans sous-estimer la complexité des facteurs en jeu, ces mesures pourraient susciter des effets profonds sur les représentations comme sur les valeurs transmises. Elles tendraient  dynamiser la motivation des élèves,  les protéger du désinvestissement ou de l’ennui en classe, voire de leur entraînement dans des spirales d’échec. De nature  apaiser le climat de la classe, elles entraîneraient une économie d’énergie et de temps passé  obtenir l’attention des élèves ; elles stimuleraient la curiosité et le plaisir d’apprendre, tout comme la joie d’enseigner. Réponses de fond aux problèmes de violence et d’autorité, elles auraient naturellement tendance  diffuser dans le corps social. Donnant  la réussite scolaire son plein sens, elles créeraient, sur le long terme, une culture humaniste moderne et commune.

Armen Tarpinian


(1) Ecole : changer de cap. Contributions  une éducation humanisante ; Ed. Chronique Sociale, 2OO7

(2) Site : www.decennie.org

(3) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires  l’éducation du Futur, Seuil, 2005.

COLLECTIF « ECOLE : CHANGER DE CAP » animé par Armen Tarpinian, Laurence Baranski, Georges Hervé, Bruno Mattéi, avec Marie-Françoise Bonicel, Isabelle Canouï, Henri Charpentier, Olivier Clerc, Daniel Favre, Jacques Fortin, André Giordan, Maridjo Graner, Véronique Guérin, Claire Héber-Suffrin, Jacques Lecomte, Brigitte Liatard, Edmond Marc, Edgar Morin, Aline Peignault, Brigitte Prot, Charles Rojzman, Théa Rojzman, Vincent Roussel, Claire Rueff-Escoubès, Édith Tartar-Goddet.


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