J’étais chez moi il y a quelques jours et je regardais par la fenêtre. Deux hommes descendaient la rue côte-à-côte en parlant et en se donnant des coups de coudes, visiblement contents de passer un bon moment ensemble. C’était juste deux types qui faisaient une balade, rien que de très ordinaire.
Sauf qu’ils poussaient tous les deux une poussette. Chaque fois que l’un ou l’autre se penchait vers son petit pour l’aider à retrouver sa tétine ou pour le remettre d’aplomb sur le siège, ils arrêtaient leur conversation puis la reprenaient avec le plus grand naturel. Je les ai vus faire plusieurs fois ces aller-retour synchronisés entre leur conversation et leur enfant.
Cela m’a bouleversée. J’étais si fière que j’ai senti les larmes me monter aux yeux.
Si vous ne comprenez pas pourquoi, il y a fort à parier que vous avez moins de cinquante ans. Et que vous n’avez pas connu Les Guerres.
Je parle des Guerres culturelles, bien sûr. Pour moi qui ai traversé plus de dix années au cours desquelles chaque valeur fondamentale a été tournée et retournée en tous sens, remise en questions, soumise à l’épreuve des faits et rééavaluée, je peux vous affirmer que les gens de Ma génération n’ont pas chômé.
Nous avons eu la vision fugace d’un monde qui serait en accord avec ses habitants et avec la planète. A partir de là, nous avons lutté sur tous les fronts pour que ce monde advienne. Qu’il s’agisse des sources d’énergies alternatives, d’alimentation bio, de médecine préventive, de partage des travaux domestiques, d’égalité au travail, de guerre et de paix, de sexualité et le droit à l’intimité, quel que soit le sujet, nous n’avons rien voulu lâcher et nous avons certainement bien mérité notre réputation de “coupeurs de cheveux en quatre”.
Quand je considère ces deux jeunes pères en bas de chez moi, l’ambiance de convivialité qui règne avec mes voisins, la voiture à énergie hybride que j’utilise pour aller de chez moi à l’entreprise où je travaille et dont je suis membre à part entière du comité de direction, je me dis que certains des Goliaths contre lesquels je me suis battue sont doucement en train de mettre genoux à terre.
Nous ne sommes pas des révolutionnaires ratés. Nous avons été submergés, c’est tout. Nous avons passé le relais. La fatigue nous est tombée dessus. Vous êtes arrivés.
Ensuite, nous avons assisté, abasourdis et impuissants, à la façon dont les médias et quelques transfuges en mal de gloire frelatée ont caricaturé notre génération si inventive qui est courageusement montée à l’assaut pendant dix ans. Impuissants, nous les avons vus nous caricaturer grossièrement et nous faire passer pour une bande de dégénérés, gavés de drogue, de sexe et de rock après avoir trop regardé Dr Spock à la télé. Cela a été tellement mieux que ça …Nous valions tellement mieux que ça.
Aujourd’ui il est important de s’en rendre compte. Non parce que nous voulons avoir enfin droit à une bonne note et être appréciés à notre juste valeur par nos parents et par nos enfants. Si ce n’est pas encore le cas, cela ne se produira probablement jamais. C’est parce qu’il suffit de regarder le monde dans lequel nous vivons, et en particulier notre société, pour voir que le moment est arrivé d’opérer un changement complet de culture.
Et ce sujet, nous le connaissons bien.
Nous le connaissons parce que, quand la police nous matraquait ou que nos amis et parfois nos parents coupaient les ponts à cause de nos idées trop dérangeantes, nous avons su puiser notre courage dans les chants révolutionnaires et les récits des premiers militants syndicaux. Nous avons appris que le boy-cott et les piquets sont des moyens très puissants quand il faut remettre en question le statu quo et passer à l’action.
Nous connaissons d’expérience le pouvoir de l’acte juste : rédiger et distribuer un tract dans la rue, sortir la nuit pour coller des affiches, demander à son mari d’assister à la naissance de son enfant, prendre la décision de donner le sein pour allaiter avec son propre lait, empêcher la construction d’une usine nucléaire au bout de la route. Nous avons aussi appris que ces actes sont encore bien plus puissants quand, au même moment, des centaines et des milliers de personnes, bien campées sur leurs jambes, font face à ceux qui ont le pouvoir et leur disent : “ Non ! Ceci n’est pas le monde que nous voulons.”
En tant que musicienne, je suis en contact permanent avec des gens qui ont une vingtaine ou une trentaine d’années, comme ces jeunes pères. Il suffit de regarder la façon dont ils se comportent pour être sûr que nous avons fait notre boulot. Vifs d’esprit, gentils, plus l’aise les uns avec les autres que nous avons jamais rêvé de l’être, ils sont pleins d’énergie et débordent de passion, exactement comme nous à l’époque.
Je voudrais pouvoir leur dire - vous dire : “Levez-vous, mes chéris, c’est votre tour de transformer ce monde. Oui, votre tour. Ton tour !
Le travail n’est pas terminé, et vous n’en viendrez pas à bout non plus. Il faut commencer, faire un pas après l’autre, déblayer les gros blocs qui gènent le passage, secouer l’inertie, se mettre en marche même si ça fait peur. Mais vous n’êtes pas seuls : nous sommes là pour vous épauler mieux que nos parents n’ont su le faire”.
D’accord, ce n’est pas évident. Si nous vous assommons avec des histoires de vieux combattants ou, pire, en vous dictant ce que vous avez à faire, nous ne serons pas mieux que ces vieux casse-pieds que nous refusions d’écouter. Vous devez avoir envie que nous vous aidions. Pour demander conseil et assistance, il faut respecter la personne à qui l’on s’adresse, et considérer qu’elle peut vraiment apporter quelque chose. Cette composante est malheureusement absente dans les relations qu’ont ceux qui sont maintenant aux avant-postes avec les gens de ma génération.
Tout le monde a envie de copier ce que nous portions comme vêtements mais pas forcément ce que nous portions comme vision.
Je vous comprends quand je vois tous les gens de ma génération, qu’un jour j’ai considérés comme mes soeurs et mes frères, et qui sont tombés dans le piège qui a fait du développement personnel et des prises de conscience des produits de consommation courante qu’ils ponctuent de crises de rires et de joints. Ils sont nombreux à avoir gâché leur vie à croire à ces mirages. D’autres ne sont jamais devenus adultes et leur prétendue sagesse est un vernis qui craque vite.
Mais il y en a, parmi nous, qui étaient des activistes et qui le sont restés. Ils ont une solide connaissance de ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire et avec qui.
Nous aimerions tellement partager un peu de notre expérience avec vous avant qu’il ne soit trop tard. Avant de partir pour le Nirvana éternel.
Vous n’avez qu’une seule chose à faire pour cela : demander.
KC Compton, article paru dans Utne magazine en octobre 2007