Au début, c’est comme le bas bruit d’une ruche au travail. Dans la salle où s’affaire une vingtaine de personnes, les chaises sont installées, les documents affichés, le matériel mis en place, le buffet disposé. Venu d’on ne sait où, un énorme bouquet passe de mains en mains. C’est rose et mauve. On dirait un mélange de pivoines de jardin et de chardons sauvages. Le bouquet trouve sa place près de l’écran. On peut commencer.
D’abord le bilan financier. Non pas que l’argent mène TP-TS mais juste pour s’émerveiller de produire autant avec si peu. Et puisque le compte est bon et qu’à défaut de bénéfice on a un excédent, si on prenait le temps de se parler, histoire de s’émerveiller de la rencontre de l’autre… ?
Commence alors le chamboule-tout des chaises. On les retourne, on les déplace, on les assemble, on les sépare, on les pousse, on les échange… Elles forment maintenant une architecture bourgeonnante et imprévue que la vie colonise.
Désormais, dans la salle, ça bourdonne, ça désobéit, ça demande le silence, ça éclate de rire, ça tombe la veste, ça s’interrompt, ça boit une gorgée d’eau… Mon voisin a abandonné l’une de ses chaussures sur le sol et pose son pied nu sur la chaise d’à -côté…
Mais où est la tribune ? Où est le Bureau de l’association ? Quand va-t-on voter démocratiquement le bilan d’activité ? Dispersés dans la salle, ils prennent la parole et, tour à tour, déposent au centre de ce rassemblement un objet inattendu et précieux.
Soit, comme dans un inventaire à la Prévert…
un livre sur l’entreprise, produit comme par miracle car ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient faire mais ils l’ont fait
un autre livre sur l’école et une croisée des chemins
des poupées russes délicatement emboîtées dont les couches respirent ensemble et qui nous invitent à associer le plus intime au plus large
un projet de RMA (Revenu Maximal Acceptable) lancé par le MEDEFF (Mouvement pour un Espace de Désintoxication de l’Economie Financière et pour la Fraternité)
une radio sur une planète.
Soit encore…
un café ludique et pétillant sur le zinc des cafés coopé
un Livre Blanc à deux couleurs : l’innovation sociale et l’expression écrite
un Cercle Bleu, tête de pont de TP-TS dans le vaste monde
des Tables qui s’attablent, certes encore un peu bancales, mais qui voient loin et fort
une News Letter et son timbre particulier parce que le « je » prend la parole
Soit aussi…
un collectif qui commence à se rôder
une "Team Web" (parce qu’on ne se refuse rien) et la drôle de question qui va avec : où est l’interactivité ? Sur le site ou dans les réunions ?
un chantier nommé Désir où le pilote est à trouver, le fonctionnement à inventer et qui s’ouvrirait sur la question des comportements humains sous l’angle des connaissances scientifiques
un lieu d’échange et de réflexion à l’accent de Carcassonne
Soit, un monde d’idées et de talents… Soit un trésor en mouvement… Soit une force qui va et ne semble pas devoir s’arrêter…
Alors forcément les agapes qui suivent sont joyeuses, animées et fraternelles. Oui, c’était bien. Oui, c’était bon. Oui, on s’est bien restauré.
Tiens, mais c’est vrai, le chantier Charte n’a pas encore déposé au centre de la salle son objet inattendu et précieux…
Et parce que la Charte c’est important, on prend le temps d’un arrêt sur image. Les 11 questions préalablement testées sont à l’écran. Et chacun de s’interroger brièvement, silencieusement… « En ce qui me concerne, j’aurais dit que… » Moment de prise de conscience… Oui, il est difficile de passer de l’intention à la réalité. Oui, la Charte a besoin de vivre de façon plus quotidienne.
L’architecture des chaises bouge encore au gré des questions qui vont et viennent. Tiens, mon voisin a repris sa place près de moi. Son pied nu posé sur la chaise, il tient machinalement sa cheville et je le sens mobilisé par un désir partagé. Le chantier sur les comportements le séduit, précisément parce qu’il n’a pas de connaissances scientifiques. Ce chantier, si c’était d’abord des experts désireux de diffuser leur savoir pour nous aider à mieux appréhender le « comportement humain » et à le distinguer de la « conduite humaine » où la conscience a toute sa place ?
Ils le sentent… TP-TS c’est important. On ne sait pas bien gérer mais c’est important… !
Alors, le Carrefour des Transformations en 2006… ?
C’est d’abord l’image d’une épure qui vient à l’esprit… Deux lignes qui en coupent deux autres. Et l’espace où elles se croisent, de vide qu’il était, peu à peu, se peuple d’idées, de mots, d’images…
Il s’est levé dans le fond de la salle, lui le Brésilien, co-fondateur du Forum Social Mondial, et son regard sur TP-TS nous étonne, nous ravit, nous rend presque graves : « Je n’imaginais pas l’extension de ce processus. C’est vraiment très beau. Il est très important d’apporter votre démarche dans les prochains Forum Sociaux Mondiaux où vous pourrez aller. Vous avez un devoir par rapport au reste du monde. »
Alors dans la salle les avis affluent. D’abord incertaine et fugitive, la vision partagée se précise, s’élargit et envahit l’espace. Image composite, on y trouve : l’attente, l’espoir, une matière profondément humaine, une réponse nécessaire, l’être vu et le voir, le dedans et le dehors, tous les fils de la reliance, la place de l’Europe et celle des Maliens, la place du Sud, celle du Nord et leurs représentations, des exigences aussi : ne pas se prendre pour des missionnaires, se méfier des fausses routes. Déjà , apparaissent des objectifs à clarifier : s’agit-il de faire connaître des idées ou ce qu’on fait… ? S’agit-il de semer… ?
Oui, le Carrefour des Transformations de 2006, c’est une bonne idée…
La joie et l’énergie sont palpables et les mots fusent généreusement au-dessus des têtes pour dire que ce fut une belle Assemblée Générale.
Ils ont rangé les chaises, les tables, retiré les documents et rassemblé le matériel. A la fin, dans la salle vide, il n’est resté que le bouquet venu d’on ne sait où, magnifié de toutes les forces vives, ce soir-là régénérées et épanouies.