Les IUFM… à quand la prochaine réforme ?
André Giordan
S’il est un sujet qui devrait faire l’unanimité pour transformer l’école, c’est bien celui de la formation des maîtres. Nul n’imagine qu’on puisse être un « bon » électronicien, un avocat ou un médecin de qualité sans une formation adéquate. Pourtant, rien de tel pour être enseignant ! Ce professionnel de l’apprendre peut être placé directement dans une classe… sans une seule heure de formation ! Pas même quelques conseils ou un petit moment en double… « Il n’a qu’à se débrouiller » ou à faire face !
Et quand la société commence à se poser quelques questions parce que les échecs s’accumulent, quand se pointent avec lenteurs certes, des structures institutionnelles à cette fin, le domaine se révèle, à l’examen, traversé de telles tensions que le sujet n’est plus que prétexte, polémique, corporatisme, affaire de personnes ou règlements de comptes politiques. Sur ce projet, on ne peut pas vraiment dire que la gauche ait été plus "géniale" que la droite !
Comment parler sereinement de la formation des maîtres, si l’on ne peut discuter calmement de ce qu’est un professeur « de qualité » ? Comment penser l’évolution des centres de formation, si on n’aborde pas ce que recouvre le terme de « formation » pour une école au XXIe siècle ? Tant que le débat public -parce que l’école ou la formation des maîtres n’est pas seulement un débat de spécialistes- est en panne ou se résume à un échange d’anathèmes, comment avancer ?…
Certes, les IUFM ne sont ni très pertinents, ni très performants en matière de formation. Mais cela est connu de tous… Ils découragent beaucoup de jeunes professeurs d’enseigner, tout comme l’école enlève l’envie d’apprendre aux élèves... C’est normal ! Ces instituts ont été conçus comme un projet administratif pour résoudre d’autres questions. Peu de moyens, un éparpillement de lieux, des personnels disparates, pas de recherches et une absence de politique de recrutement des formateurs ne pouvaient faciliter leur tâche. Mais pourquoi revenir à la case départ ? Pour quelle catharsis ?.. Y aurait-il quelques cadavres dans le placard ?
Les mérites des IUFM
Les IUFM ont au moins deux grands mérites. Le premier, de mettre sous un même toit la culture scolaire du primaire et celle du secondaire. Ce qui n’est pas rien…. La mayonnaise ne prenait pas souvent, mais des passages, des imprégnations se font en permanence… Leur deuxième vertu est de permettre à quelques formateurs motivés de tenter des innovations. En ce sens, ils sont devenus un embryon de laboratoire pour (re)penser la formation. Malgré cela, la formation reste encore globalement fruste et nettement insuffisante.
Car, ce qui manque avant tout, c’est un minimum de réflexions… et bien sûr un optimum d’innovations et de recherches. Au moment où l’on renouvelle en dix ans la moitié des personnels de l’éducation, comment peut-on encore prendre au sérieux tout projet, monté entre quatre copains, dans l’urgence d’un cabinet de ministre ! C’est comme si on concevait le programme du nouvel Airbus sur un coin de table de bistrot… Quel manque d’envergure quand on proclame que la « matière grise » est notre plus grand capital ! Quel mépris pour l’éducation de la Nation ! Quel manque de vision sur l’avenir !…
Au-delà de cette carence effrayante de volonté politique qui frise l’inconscience, on ne peut avancer sérieusement, tant que plusieurs oppositions stériles auront cours. N’oppose-t-on pas inlassablement et de façon puérile la « formation théorique » à la « pratique », la « formation académique dans une discipline » à la « formation professionnelle », la formation « commune » et la formation « spécialisée » ? Comme si on pouvait les séparer !.. La séparation entre « formation initiale » et « formation continue » est tout aussi dangereuse.
Une formation des enseignants ne peut se limiter à une formation académique dans une discipline accompagnée d’une patine psycho-socio-pédagogique, le tout en début de carrière. Au contraire, il s’agit de mettre en synergie ces aspects opposés pour faire émerger les nouvelles propositions.
Pour dispenser une formation de qualité, il faut d’abord clarifier les rôles respectifs de la formation, tant initiale que continue. Il s’agit de distinguer le caractère indispensable d’une formation dans le champ même des savoirs à transmettre du rôle majeur des savoirs didactiques nécessaires aux jeunes professeurs dans leur travail, qui consiste avant tout à favoriser« l’apprendre » des élèves. Et, à l’intérieur de ces deux champs, envisager leurs liens et leur complémentarité…
L’essentiel est là , le reste n’est qu’un peu de technique. Comment est-ce encore possible de dire qu’un « enseignant doit d’abord bien maîtriser un domaine de connaissances. Cela suppose une formation théorique solide, qu’il reçoit pour l’essentiel à l’Université. Il doit ensuite se familiariser progressivement avec la façon dont ces connaissances théoriques peuvent être enseignées aux élèves, dans le cadre de programmes d’enseignement : en déterminer les points essentiels, l’ordre, la progression et l’articulation », comme le déclarait Luc Ferry au conseil des Ministres du 9 avril 2002.
La formation universitaire actuelle prépare à la recherche universitaire, pas à l’enseignement, et surtout pas à l’enseignement à l’école primaire ou au collège. La chimie de la cuisine est plus utile au futur enseignant que la résolution de l’équation de Schrodinger, la physiologie du corps humain a plus d’intérêts que la génétique des populations ou la biologie moléculaire. Et comment enseigner sans resituer les savoirs dans leurs méthodes, leurs questions ou dans l’évolution des idées et de la pensée ? L’histoire, l’épistémologie, l’anthropologie d’un domaine sont des outils indispensables pour la formation. Ils sont rarement présents dans l’état actuel des enseignements universitaires. Mais pas seulement… le futur enseignant se doit d’avoir quelques repères sur les autres disciplines, notamment au primaire, mais également pour le secondaire. Nombre d’enseignants de collège ou de lycée sont incapables de se parler, faute de repères communs. Vouloir les faire travailler en équipe transdiciplinaire tient de la pure gageure !
Au passage… quelle vision linéaire et traditionnelle de l’enseignement dans ce propos du ministre ! On se croirait revenu au temps du temps du grand-oncle
Le recrutement
Mais les principales questions à poser pour (re)penser la formation sont aussi en aval. Le recrutement n’est jamais neutre. Si seule la « formation théorique initiale, qui s’acquiert dès le début des études supérieures, est évaluée à l’occasion des épreuves théoriques des concours de recrutement » (déclaration de Luc Ferry du 9 4 2003), comment repérer ne serait-ce qu’une sensibilité envers les jeunes, les enfants ou plus généralement la relation sociale, pour l’apprendre, pour le travail en équipe ou simplement pour le métier !
Un peu de « bon sens » serait utile, et pas seulement sur ce plan. En période de mutation, de situations complexes, un enseignant devrait avoir avant tout une « personnalité » ; ensuite, il devrait être porteur de savoirs et d’expériences issues de la vie, indépendamment de celle que l’on passe derrière un pupitre. Dès lors, ne devrait-on pas imposer à tout candidat au métier une expérience de vie préalable, quelle se fasse dans une autre profession, y compris manuelle, dans une association, un service, à travers le bénévolat ou l’entraide humanitaire ? Peut-on devenir un véritable enseignant si on n’a jamais quitté l’école ?
Issus d’une filière universitaire, nos futurs enseignants sont donc tous d’anciens "bons élèves", bien adaptés aux fonctionnements de l’institution. Dès lors, peuvent-ils envisager les tourments que ressentent des élèves, moins bien "formatés" qu’eux ? Pour faire face à ces difficultés, ils ne reçoivent toujours aucune formation pour comprendre ni ce qu’apprendre veut dire, ni pour appréhender le rapport que l’élève entretient face aux savoirs !
Last but not least… quand envisagera-t-on enfin quelques séquences pour apprendre à « poser sa voix », à être à l’aise avec son corps, à travailler en équipes, à comprendre ce qu’est une institution, à gérer les conflits ou simplement… à « parler aux parents »â€¦ ?