Marie-Françoise Bonicel est enseignant-chercheur en psychologie sociale clinique, membre du laboratoire Stress et société de l’université de Reims, psychologue, gestalt-thérapeute, formatrice à la méthode ESPERE , responsable et animatrice de formations.
Du boulevard de la plainte au boulevard de la vie (1)…
Donnez moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer celles que je peux changer et la sagesse de distinguer les premières des secondes.
Marc-Aurèle (paraît-il…)
Les enseignants qui fréquentent le boulevard de la plainte sont des hommes ou des femmes ordinaires, comme vous et moi. Ils me sont proches car nous nous sommes souvent rencontrés sur cette route familière où la souffrance, le gémissement et la plainte sont des repères rassurants : je souffre, donc j’existe. Certes, ils ne sont pas les seuls à déambuler en psalmodiant comme dans les Rogations (2) de mon enfance, les litanies rituelles, invoquant les saints laïcs : ministres, inspecteurs, recteurs, syndicats et autres corps institués. On y retrouve aussi les cadres victimes de restructuration, les agriculteurs en perdition, les coiffeurs épinglés pour fraude fiscales, les infirmières en burn-out, les victimes de la TVA et la longue cohorte non pas des pénitents, mais des plaignants et victimes des harcèlement divers (3).
Mais je dois dire que la plainte des enseignants a quelque chose de rituel et de compulsif qui ne fait que s’amplifier -même la CAMIF est clouée au pilori(4)-, et les méfaits supposés de la mondialisation, nouveaux démons des temps modernes donnent une dimension qui elle, ennoblit les gémissements des autres catégories professionnelles.
Je souris avec vous chers collègues, et non de vous, car je suis aussi enseignante et j’assure des formations aux relations humaines et à la formation psychologique des enseignants en France et en Europe : que deviendrait mon gagne-pain si vous cessiez de vous plaindre ?
Bon, ce qui me chagrine, c’est que les talents des enseignants, leur courage face à un quotidien souvent peu stimulant, leur amour des élèves et de leur matière- c’est plus fréquent qu’on ne le pense- est altéré par cette plainte énergétivore(5).
Comment alors passer de la plainte à la vie ? Il n’est pas possible ici de développer à la fois les supports théoriques qui m’animent quand je travaille en formation et les méthodes que j’utilise, mais j’évoquerai simplement un exercice que je propose et qui ne nécessite pas de réclamer une augmentation des « moyens » en postes, classes, locaux etc. mais un changement personnel qui doit à terme contribuer à modifier le regard sur sa vie et par ricochet sur l’environnement.
J’invite l’enseignant à travailler sur la représentation (6) qu’il a de ses occasions de se plaindre et parfois de se réjouir. Je lui propose de déambuler dans la salle de travail selon un circuit imaginaire où il pourra évoquer toutes ses sources de mécontentement en utilisant ou répérant des objets pouvant symboliquement (7) représenter les difficultés de la vie, les obstacles, les souffrances. Je circule à ses côtés en l’accompagnant et en amplifiant ses propos. Après un arrêt sur image et avoir contemplé le paysage « douloureux », je lui propose soit de construire un autre chemin, soit de modifier celui-ci en tenant compte des désirs, des utopies, des réalités etc. et de circuler dans le boulevard de la vie en nommant les points d’appui, les sources de joie, de plaisir, les personnes positives de son histoire présente (tuteurs de résilience dirait Cyrulnik) et dans tous les cas à être attentif à ce qui est ressenti (8).
Plusieurs choses me frappent (mais le raccourci que j’en fais ici ne rend évidemment pas compte de l’espace - temps et des étapes intermédiaires ) :
Bien souvent, la personne ne choisit pas un autre chemin mais aménage, relativise, déplace les objets, réaménage dirais-je avec un autre regard sur les choses.
Les figures prennent une autre forme sur le fond lui-même transformé
L’enseignant devient acteur de changement pour lui-même et pour son environnement, interprétant ainsi l’expérience TP/ TS.
Si je propose de faire cet exercice les yeux fermés en me proposant seulement comme support sécurisant, je constate que dans le même espace les personnes se meuvent avec plus d’aisance physique dans le boulevard …. de la plainte que dans celui de la vie, comme si le corps avait imprimé les traces de cette familiarité. Dans celui de la vie, elles déambulent avec précaution, comme si elles devaient réapprendre l’at de marcher. L’expression qui me vient est celle de Françoise Dolto : la maison des petits pas.
Chers enseignants, chers collègues qui participez à mes stages, ne quittez pas trop vite la plainte, vous me priveriez de cette toujours grande émotion que j’éprouve quand je circule avec vous d’une rue à l’autre et que le sourire et les larmes éclairent ce passage qui me renvoie aussi à mes rechutes personnelles du côté des forces mortifères.
C’est paradoxalement en effet dans le contre-jour de la vie que celle ci s’éclaire. Le boulevard de la plainte n’est autre que celui de la vie où se produisent des antagonismes de lumière, comme dans la sculpture.
Si vous voulez expérimenter - sans le transfert évidemment- au quotidien de votre vie, le passage du boulevard de la plainte au boulevard de la vie, je vous invite à le faire en couple, en famille, avec votre patron ou votre percepteur : cela ne se termine jamais en impasse .
On a du mal à rebondir sur des pensées molles
Tobie Nathan
(1)Je dois à Louis Schorderet directeur du centre de formation le FOREPcette expression et plus encore cette expérience de passage des zones mortifères aux zones de vitalité…
(2)Processions religieuses printanières et matutinales d’avant Vatican II visant à appeler la bénédiction du Ciel sur la terre et les récoltes. Nous revenions en classe ensuite, les pieds humides de rosée.
(3)On voit le succès du livre de Marie-France Hyrigoyen « le harcèlement moral » et la difficulté de Georges Snyders à promouvoir son livre « La joie à l’école ».
(4)Collèges de France de Mara Goyet. Fayard. 2003
(5)On reconnaîtra au passage cette expression brevetée par le psychosociologue Jacques Salomé.
(6)On pourra approfondir certains concepts et y retrouver des références bibliographiques en allant visiter le site de Jacques Nimier : http://perso.wanadoo.fr/jacques.nimier.fr
(7) La méthode ESPERE de Jacques Salomé offre des ressources précieuses pour explorer des attitudes nouvelles.
(8) Je m’appuie là sur une démarche et un cadre de référence gestaltiste.